LA MODE DU GERMAN BASHING

24 mars 2016 Par Patrick Piro
LA MODE DU GERMAN BASHING
© JoSé

Regain du charbon dans la production d’électricité, coûts financiers astronomiques, ponction excessive des particuliers…, l’Energiewende, voie prise par Berlin pour faire muter son système énergétique, suscite régulièrement des commentaires négatifs, surtout depuis la France. Réponses d’experts.


Sortir du nucléaire, mettre le paquet sur les énergies renouvelables et… voir le charbon repartir à la hausse ! C’est la face obscure de l’Energiewende, la transition énergétique allemande, fustigent régulièrement les médias anglo-saxons et français. Certains commentateurs expliquent qu’il était prévisible que les centrales à flamme seraient appelées à la rescousse pour couvrir la demande d’électricité et compenser l’intermittence du vent et de l’ensoleillement. « Le charbon est l’ingrédient préféré du “german bashing” », s’agace Andreas Rüdinger, spécialiste des politiques énergétiques européennes à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Les faits semblent soutenir les détracteurs : de 2009 à 2013, la production d’électricité au lignite1 et au charbon a augmenté en Allemagne de près de 8 %, entraînant les émissions de CO2 supplémentaires.

La transition a atténué l’effet charbon

Andreas Rüdinger dément les conclusions hâtives : « La politique de transition n’est pas en cause : la hausse de l’emploi du charbon découle de phénomènes mondiaux. » Son moteur est la chute des cours, en raison surtout de la croissance des volumes vendus par la Chine et l’Australie. « La conséquence pour l’Allemagne est un transfert massif entre filières », constate le chercheur. De 2009 à 2013, la production d’électricité au charbon a augmenté de 11 térawattheures (TWh)2, au détriment du gaz, moins émetteur de CO2, qui perd 30 TWh. Dimitri Pescia, économiste au sein du bureau d’études Agora Energiewende, incrimine aussi la forte compétitivité du lignite, dont l’Allemagne est le premier producteur mondial. « Cependant, l’électricité d’origine fossile a surtout alimenté des exportations records, vers les Pays-Bas, l’Autriche ou l’Europe de l’Est. Et le prix de la tonne de CO2 ne freine aucunement le recours au charbon3. » En contrepartie, entre 2010 et 2014, la production éolienne et solaire (+ 56 TWh) a plus que compensé les fermetures de réacteurs nucléaires décidées en 2011 après la catastrophe de Fukushima (– 44 TWh). Sans oublier les effets de la sobriété et de l’efficacité énergétique ! « La consommation nationale a baissé de 26 TWh, ajoute Andreas Rüdinger. La transition énergétique n’est donc pas responsable de l’effet charbon, qui n’est pas spécifique à l’Allemagne. Elle l’a même atténué. »

Huit centrales au lignite arrêtées

Politique brouillée, objectifs climatiques contrariés par la prééminence de la loi du marché, difficultés de Bruxelles à fixer un prix dissuasif à la tonne de CO2… Berlin a décidé cet été d’intervenir pour enrayer la funeste dynamique charbonnière, en décidant la « mise en réserve » de 2,7 gigawatts (GW) de capacités de production au lignite, soit 13 % de ce parc. Sept à huit centrales, les plus polluantes, seront ainsi retirées du marché entre 2016 et 2020, tout en restant mobilisables en cas de pics de besoins. « Cette intrusion du politique signe le début de la sortie allemande du charbon », salue Dimitri Pescia. Avec un bémol : le manque à gagner des propriétaires (RWE principalement) leur sera dédommagé à hauteur de 230 millions d’euros par an pendant quatre ans, alors que ces centrales étaient déjà promises à la casse. « C’est un cadeau, certes, car il est fort probable que cette “réserve” ne servira jamais, commente Andreas Rüdinger, mais c’est un compromis nécessaire : sur le marché libéralisé de l’énergie, Berlin n’a pas le pouvoir d’imposer aux industriels la fermeture de leurs centrales. »

Plus de 90 % de soutien

Autre faille de l’Energiewende, avancent ses contempteurs, son coût « faramineux ». « Éternelle ritournelle !, rétorque le chercheur de l’Iddri. Il s’agit d’investissements à long terme, présentés de façon biaisée comme des “coûts” – des dépenses à perte en quelque sorte. Mais le vrai coût, c’est celui de l’inaction face à la crise climatique4. Même en France, les scénarios de transition énergétique font tous apparaître un gain vers les années 2030. Et ces investissements restent dans la fourchette prévue : si la mise à niveau des réseaux s’avère plus onéreuse, personne n’avait anticipé la division par quatre des coûts du solaire en une décennie. » Selon d’autres détracteurs, l’effort serait excessivement porté par les ménages : ils en financeraient un tiers alors qu’ils ne contribuent qu’au quart de la demande électrique nationale. Les sondages mouchent cette critique : les intéressés restent massivement pro-transition. Plus de 90 % des Allemands soutiennent un développement renforcé des énergies renouvelables – même s’il faut payer plus, accepte une majorité. Sur un kilowattheure facturé près de 30 centimes, le prélèvement pour l’Energiewende atteindra 6,3 centimes en 2016. Mais là encore, la vérité de ces chiffres est tronquée, démontre Dimitri Pescia : « La pénétration massive de l’électricité renouvelable a dynamisé la concurrence, induisant une baisse des prix de marché. Au total, le bilan est presque neutre pour le particulier. »

Sur la trajectoire 2050

Alors que l’éolien et le solaire couvrent déjà 33 % de la consommation allemande, « le pays est sur la bonne trajectoire, résume l’expert, celle qui le mène à 50 % pour 2030 ». Cet objectif intermédiaire est décisif vers le but des « 80 % de renouvelables » en 2050, car il nécessite l’essentiel de la restructuration de son système électrique pour y parvenir. Reste que cette transition allemande, qui fascine tant d’observateurs, se concentre essentiellement sur le secteur électrique. « Les efforts d’efficacité énergétique sont conséquents mais insuffisants. Quant au secteur des transports, c’est le point faible. Le scandale des tests d’émissions truqués par Volkswagen n’est que la pointe émergée de l’iceberg », juge Dimitri Pescia. Question de priorité ? Dans la vision allemande, le verdissement de l’électricité reste la mère des batailles : le scénario de l’Energiewende mise sur la montée en puissance de cette énergie dans tous les secteurs d’activité, où elle éradiquerait peu à peu les fossiles.

1. Charbon fossile, intermédiaire entre la tourbe et la houille, qui dégage à la combustion de grandes quantités de matières volatiles.

2. 1 TWh = 1 milliard de kilowattheures (kWh). Production allemande totale en 2014 : 614 TWh

3. 4 euros/t CO2. Il faudrait 45 euros/t CO2 pour pénaliser significativement le charbon.

4. Entre cinq et vingt fois le montant des efforts de lutte contre l’effet de serre, chiffrait en 2006 le rapport de l’économiste Nicholas Stern.